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Un des traits les plus frappants de l’occulture, et l’un des plus troublants pour les observateurs extérieurs, réside dans l’auto-identification de certains de ses acteurs à des catégories discursives connotées jusqu’alors négativement et/ou imaginaires. Ainsi, dès la fin du 19ème siècle, mais surtout dans le sillage de l' »occult revival » des années 1960, des individus et des communautés ont affirmé être des « satanistes », des « sorcières », ou encore, un peu plus récemment, des « vampires » ou des « loup-garous ».

La tentation est grande, soit de les considérer comme des fous en marge de la société et dénués de toute espèce d’intérêt ou d’importance, soit de les juger à l’aune des connotations fortement négatives qui sont traditionnellement associées à ces catégories auxquelles ils s’identifient.

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Concernant la première de ces deux tentations, comme Kennet Granholm, un chercheur indépendant spécialiste de l’organisation occultiste Dragon Rouge, le faisait remarquer à propos du Temple de Set, un groupe initiatique issu d’un schisme de l’Eglise de Satan en 1975, il est très contestable de ne voir dans ces phénomènes d’auto-identification que des rassemblements de marginaux incultes et ou désocialisés, ou d’adolescents en mal de sensations fortes (cf Granholm, « The Left-Hand Path and Post-Satanism: The Temple of Set and the Evolution of Satanism », dans Faxneld et Petersen ed., The Devil’Party: Satanism in Modernity, Oxford University Press 2013, p. 217, n.7). On trouve en effet parmi les membres, passés et présents, du Temple de Set,  des officiers supérieurs de l’armée américaine (Michael A. Aquino, le fondateur du groupe, est lieutenant-colonel), des universitaires (Stephen E. Flowers, responsable de l’ordre du trapézoïde et professeur des universités et spécialiste des littératures germaniques), des écrivains connus (Don Webb, auteur de science-fiction et ancien dirigeant du Temple de Set), des hommes d’affaire etc. Concernant les vampires auto-proclamés, Joseph Laycock, également chercheur indépendant, souligne qu’on trouve parmi eux des travailleurs sociaux, des médecins, des informaticiens ou des membres des forces de l’ordre (Laycock, Vampires Today: the Truth about Modern Vampirism, Praeger 2009, préface). Il s’agit donc, pour ce qui est de cette tentation, d’un cas exemplaire d’affirmation sans fondement empirique et de non -explication, dont la fonction réelle est de minimiser l’importance d’un problème et de le délégitimer pour esquiver les questions qu’il soulève.

Concernant la seconde tentation, le jugement semble ne faire aucun cas de ce qu’il met en cause, au sens où, contrairement à la définition médiévale classique de la vérité comme « adéquation de l’esprit et de la chose », si la chose ne correspond pas au discours posé ou présupposé par l’esprit, c’est la chose qui est considérée comme fausse, et non ce qu’en pense l’esprit. Qu’importe ce que font les satanistes dans la vie réelle? Le satanisme, c’est le mal. Point. L’étude du satanisme tel qu’il existe réellement, dans des individus, des organisations, des textes, manifeste une situation beaucoup plus complexe et nuancée. Mais dès que le mot « satanisme » est lancé, le discernement de la plupart de mes interlocuteurs semblent paralysé, et leur pensée se bloquer sur l’invocation en boucle du stéréotype culturel et de quelques rumeurs sensationnalistes.

Je développe: il y a quelques mois, dans un statut Facebook, je déplorais les préjugés chrétiens sur le satanisme. Un de mes lecteurs catholiques, par ailleurs agrégé de philosophie, m’a répondu que je n’avais peut-être pas fait attention, mais que dans « satanisme », il y a le mot « Satan ». Cette remarque me parait suggérer que l’origine chrétienne du mot clôt définitivement sa signification, et que toute personne se définissant comme sataniste, par essence, se range du côté de Satan tel qu’il est conçu par le christianisme, c’est à dire comme le principe personnifié du mal.

Or, un examen même rapide de l’histoire du satanisme semble montrer que les mécanismes qui ont permis sa genèse sont tout autres.

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Dans son remarquable livre Children of Lucifer: The Origins of Modern Religious Satanism (Oxford University Press 2016), Ruben Van Luijk distingue plusieurs processus à l’oeuvre dans la naissance du satanisme: attribution, réhabilitation, appropriation et application. Chronologiquement, dans le cas du satanisme, l’attribution a été première. Si le mot satanisme », dans sa signification actuelle, est très récent (fin 19ème siècle), il renvoie à une longue tradition de dénonciation de l' »autre »: les païens dont les dieux étaient en fait , selon les pères de l’Eglise, des démons, les hérétiques qui menacent l’unité du christianism, les supposées sorcières dont le Sabbat inverse les valeurs chrétiennes… La réhabilitation, c’est principalement celle littéraire, tentée, non sans ambigüités, par des auteurs romantiques tels que Shelley, Byron, Blake ou Hugo, qui exaltent à l’occasion, sous le masque d’un Lucifer prométhéen, le triptyque science/sexe/liberté. La seconde moitié du 19ème siècle, marquée par la défiance croissante des catholiques envers une société dont ils se sentent aliénés, et la tentation du conspirationnisme (la Révolution Française, qui a détruit l’ancien monde, n’est-elle pas le fruit de la conjuration d’ennemis secrets de l’Eglise? La proximité des libres-penseurs avec la franc-maçonnerie est bien connue)  correspond à un retour de l’attribution: le roman Là-Bas de Huysmans propose une description devenu rapidement quasi canonique de la messe noire, qui correspond aujourd’hui encore à l’image que beaucoup de gens ont du satanisme. La célèbre imposture de Léo Taxil qui a duré douze ans, semble accréditer l’idée d’une étroite collaboration entre la franc-maçonnerie et des forces diaboliques.  Dès la fin du 19ème siècle, et au début du 20ème siècle, plusieurs tentatives timides et éphémères d’appropriations, c’est-à-dire d’identifications religieuses à la figure du satanisme, commencent timidement à voir le jour: certains textes de Stanislas Przybyszewski, la Confrérie de la Flèche d’Or de Maria de Naglowska, ou encore le luciférisme de Ben Kadosh. C’est en 1966 que la première organisation sataniste durable, l’Eglise de Satan, nait, sous la houlette d’Anton Szandor LaVey. Enfin, l’application: comment gérer la présence pérenne du satanisme aujourd’hui, dans une société pluraliste?

De façon analogue, Joseph Laycock analyse de la manière suivante l’émergence à la fin du 20ème siècle d’individus et de communautés qui s’identifient à la figure du vampire:

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(op. cit. p. 28)

L’idée saillante, de mon point de vue, est que l’appropriation n’équivaut pas à une imitation, mais constitue une re-signification, et un déplacement discursif et sémantique, de la délégitimation d’autrui, dans l’attribution,  à l’empowerment de soi, dans la réhabilitation et l’appropriation.

Ainsi, les « vampires psychiques » (ou « praniques », ou « auriques ») semblent s’inspirer d’une tradition, qui, dès Psychic Self-Defense de l’occultiste Dion Fortune (1930), affirme que certains individus ont le pouvoir, parfois inconscient, d’aspirer l’énergie vitale d’autrui, souvent avec des effets délétères. Mais ces vampires auto-proclamés retournent le stigmate: beaucoup ont  élaboré ensemble une « éthique » du vampirisme (les « sanguinariens », qui se nourrissent de sang, aussi, d’ailleurs): se nourrir de personnes consentantes, de plusieurs personnes à la fois pour ne pas trop prendre à chacune, absorber juste l’énergie excédentaire… D’autres défendent l’idée d’un vampirisme qui se nourrirait des énergies « négatives » (stress, colère…) et aurait matériellement un effet bénéfique sur les personnes contributrices.

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La Wicca a fait de gros efforts discursifs pour renverser l’image traditionnelle de la sorcière. Ses inspirations les plus directes, comme l’égyptologue Margaret Murray, qui défendait l’existence ininterrompue et clandestine d’une tradition néo-païenne matriarcale de sorcières depuis le néolithique (thèse aujourd’hui complètement invalidée universitairement) ou le folkloriste Charles Godfrey Leland, auteur d’ Aradia ou l’évangile des sorcières (1899), tout en réhabilitant la figure de la sorcière, en maintenaient certains aspects sinistres, voire cruels (cf. Ronald Hutton, The Triumph of the Moon, Oxford University Press 1994). Les wiccans ont, au contraire, insisté majoritairement sur les aspects guérisseurs, écologistes et féministes de la sorcellerie, quitte à s’acheter une respectabilité aux dépends du satanisme, chargé de tous les maux que la Wicca réfute pour elle-même. Ce qui a suscité des réactions en retour, aussi bien de celui-ci (par exemple LaVey, The Satanic Witch, 1971) que de la rapidement émergente sorcellerie luciférienne (Cochran, Chumley, Ford, etc. cf.Fredrik Gregorius, « Luciferian Witchcraft: At the Crossroads between Paganism and Satanism », Faxneld et Petersen 2013, op. cit. ).

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Dans les termes de la sorcière wiccane et militante écoféministe Starhawk, dans son livre désormais classique Rêver l’Obscur (1982):

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(Starhawk, Rêver l’Obscur, Cambourakis 2015, trad. Morbic)

Diable, sorcière, vampire, sataniste: réappropriés dans le cadre d’une identification personnelle, ces mots sont à comprendre, comme Joseph Laycock le souligne dans le passage cité plus haut, dans le cadre d’une démarche plus large de « technique de soi ».

Michel Foucault, dans L’Origine de l’herméneutique de soi (Vrin, 1980) définit ainsi les « techniques de soi »:

« (…) des techniques qui permettent aux individus d’effectuer par eux-mêmes, un certain nombre d’opérations sur leur propre corps, leur propre âme, sur leurs propres pensées, sur leur propre conduite, et cela de manière à se transformer eux-mêmes, se modifier eux-mêmes et atteindre un certain état de perfection, de bonheur, de pureté, de pouvoir surnaturel, etc. »

Amina Olander Lap, titulaire d’un master en études religieuses de l’Université d’Aarhus (Danemark) et sataniste, responsable du Satanisk Forum, rapproche le satanisme laveyen des mouvements du potentiel humain et de l’auto-spiritualité:

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(Amina Lap, « Categorizing Modern Satanism: An Analysis of LaVey’s Ealy Writings », Faxneld et Petersen ed. 2013,  op. cit. , p. 101)

Le processus d’identification à une catégorie discursive « autre » et traditionnellement connotée négativement,  consiste donc à réinterpréter cette catégorie en substituant  à son ancienne signification négative et dépréciative une signification nouvelle positive et qui suscite l’estime de soi.

Dans un témoignage sur un site sataniste, une membre de The UK Church of Rational Satanism décrit comment devenir sataniste lui a permis de restaurer son image de soi et de trouver le courage de mettre un terme à sa relation avec un mari abusif.

Pour autant, la connotation négative n’est pas purement et simplement abolie, mais réinterprétée. Dans le passage cité plus haut, Starhawk affirme que l’identification à la figure de la sorcière doit « prendre à rebrousse-poil ».

A propos du satanisme, Jesper Aagard Petersen, maître de conférence à l’université de Trondheim (Norvège), qui définit le satanisme comme un acte discursif et performatif d’identification à une prise de position « adverse », ou encore comme un milieu satanique « flou » ayant en commun certains mots-clés, pratiques et idées (et en particulier quatre traits: auto-religion, antinomisme, utilisation de certains mots en « -S », et une généalogie idéologique commune)  , décrit un double processus de « satanization » et de « sanitization » (Petersen, « The Carnival of Dr. LaVey: Articulations of Transgressions in Modern Satanism », Faxneld et Petersen ed., 2013 op. cit.) .

Ainsi, l’Eglise de Satan revendique positivement la connotation négative associée à Satan et la charge transgressive du blasphème, pour « déconditionner » ses membres, souligner leur différence avec la société civile, leur caractère élitiste, et pour marquer les esprits (satanization). Mais elle veille, inversement, à souligner qu’elle ne tolère ni les meurtres, ni les violences envers les enfants et les animaux, en son sein, et insiste sur la responsabilité personnelle de ses membres (« responsability to the responsables!« ) (sanitization).

Cette double démarche fonctionne également sur le registre de l’attribution, et non pas uniquement sur celui de l’appropriation: l’Eglise de Satan moque le « white-washing » de la Wicca ou du Temple Satanique (sanitization) et s’indigne des actes de violence « pseudo-sataniques » des « devil worshipers« : des black metalleux qui brûlent des églises, par exemple (satanization). En ce sens, même les satanistes n’échappent pas à la tentation de diaboliser autrui, lorsque même eux le trouent trop transgressif

Même l’Ordre des Neuf Angles, une organisation néo-nazie qui se réclame d’un « satanisme traditionnel », et qui, décriant le caractère aseptisé et légaliste du satanisme « mainstream« , n’hésite pas à faire l’apologie du sacrifice humain, voire du terrorisme, n’échappe pas à cette double dimension. Son discours est horrible et criminel, et j’espère vraiment que ses membres sont surveillés de très près par les autorités, même s’il semble qu’ils ne soient pas encore passés à l’acte. Mais on n’est pas tout à fait dans le mal pour le mal: la violence n’est pas valorisée pour elle-même, mais mise au service d’un projet de société (« culling the herd« ), aussi condamnable qu’il soit. En ce sens, l’ONA n’échappe pas au reproche de sanitization qu’il adresse aux autres satanistes.

En fait, la diversité des organisations satanistes nous éclairent sur l’extrême plasticité sémantique de ces identifications transgressives et faussement transparentes. Entre l’homosexuel ou le trans’ qui discerne dans la condamnation chrétienne de Satan un écho de son propre rejet par les églises chrétiennes, et qui milite au sein du Temple Satanique pour plus de justice sociale, et le « niner » néo-nazi qui rejette absolument les notions de justice et d’égalité, et qui rêve de la destruction des démocraties occidentales, on voit bien que si le signifiant est commun, le signifié n’a absolument rien à voir.

 

Laycock fait une observation similaire à propos du signifiant « vampire »:

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Au terme, provisoire, de ce parcours, je souhaiterais faire deux observations:

  • On le voit, l’identification à l’autre obscur ou diabolique est indissociable d’une re-signification en profondeur de cet « autre », qui n’a absolument rien d’univoque: suivant les « satanistes » ou les « vampires », la définition du satanisme ou du vampirisme et de leurs attributs peut varier du tout au tout. Il me parait donc tout à fait impossible de juger a priori les personnes qui s’en réclament et même leur démarche à l’aune des stéréotypes traditionnels, a fortiori de l’enseignement magistériel de l’Eglise catholique sur le diable et la magie, qui ne parle tout simplement pas de la même chose que ces vampires, satanistes ou sorcières auto-proclamés.
  • Dans la crise d’identité que traversent nos sociétés occidentales, cette identification à l’autre « diabolique » interroge. Certains contemporains craignent l’essor des « communautarismes », et insistent sur la nécessité d’un « commun », dans une perspective « universaliste ». Mais le « commun » des sociétés ancienne était souvent aussi l’ennemi contre lequel on s’unit, et même l' »universel » républicain a ses zones d’ombres, ses bouc émissaires et ses délaissés. Si la question de comment gérer l' »autre » au sein de nos sociétés, qui me semble soulevée, de manière certes marginale mais significative sur le plan du symbole, par ces identifications à l’obscur et au démoniaque, n’est pas sérieusement posée, je crains fort que cet universalisme républicain passe à côté d’enjeux essentiels, et s’avère en définitif une illusion. Au delà de l’occulture en elle-même, c’est une question qui est au coeur de ce nouveau blog.
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